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Le mouvement antinucléaire en France a totalement échoué

mardi 5 juillet 2011, par Administrateur

Quand le programme électronucléaire de la France a été rendu public en 1974 avec le rapport d’Ornano il y a eu des mouvements « antinucléaires » mais aucun, à l’exception d’Erdeven, n’était contre cette électronucléarisation massive, mais seulement contre la construction d’une centrale chez eux. Ces mouvements locaux, y compris lorsqu’ils entraînaient la participation massive d’antinucléaires extérieurs comme à Plogoff, n’ont rien changé au programme nucléariste de l’état. S’il y a eu échec de l’antinucléaire ce n’est pas parce qu’il n’a pas pu empêcher l’industrie de se lancer à fond dans le nucléaire, mais parce qu’il n’a pas développé dans l’opinion publique une réaction de défense contre cette industrie.

Pourquoi ? C’est la question et les réponses à cette question qui me paraissent importantes en ce moment où rien ne semble possible pour arrêter ou même ralentir la nucléarisation de la France comme le montrent la construction de la nouvelle usine d’enrichissement d’uranium par centrifugation (Georges Besse II) visant à remplacer Eurodif et celle du réacteur EPR à Flamanville.

Il me semble important de rappeler que le programme d’Ornano qui accélérait le processus d’électronucléarisation a pris prétexte de la crise pétrolière de 1973 pour lancer un programme qui avait été minutieusement mijoté depuis bien des années (voir les exploits de la Commission Péon, commission pour la Production d’Électricité d’Origine Nucléaire, créée en 1950). Cette commission devait convaincre les industriels français à investir dans les travaux nucléaires sans avoir aucun risque financier en cas de désastre nucléaire. L’activité de cette commission Péon [1] dont on trouve maintes traces dans le Journal Officiel n’a intéressé aucun mouvement antinucléaire.

Dès les années 1970 le problème majeur qui a préoccupé le mouvement était de savoir s’il devait être totalement indépendant de la politique ou s’il ne devait être qu’un appui aux quelques individus antinucléaires largement minoritaires dans les syndicats (CFDT) ou les partis (PS). Mais ce qui est plus significatif c’est d’examiner l’argumentaire antinucléaire des années 70. Dans chaque numéro de la Gueule Ouverte, une référence pour les antinucléaires, il y avait une page entière de Reiser sur le solaire, le vent.

Globalement l’essentiel n’était pas le désastre possible d’un accident nucléaire qui avait pourtant été bien analysé aux Etats-Unis en février 1957 par des scientifiques de Brookhaven dans le rapport WASH 740 et qui donnait une vue d’ensemble de l’ampleur de la catastrophe assez voisine de Tchernobyl [2].

Jusqu’en 1979 (accident de Three Mile Island aux Etats-Unis) parler d’un désastre nucléaire dans une réunion antinucléaire des Amis de la Terre, du PSU, de la CFDT ou autres, était très mal vu, on se faisait traiter de catastrophiste et accuser violemment de rendre le mouvement « incrédible ». Vu de maintenant on ne comprend plus du tout l’argumentation dite « antinucléaire » de cette époque. La radicalisation antinucléaire était évidemment totalement incompatible avec les alliances écolo-gico-politicardes qui étaient à la mode. Les partis politiques et les syndicats étant en totalité pronucléaires, une alliance avec eux impliquait une certaine souplesse.

L’échec de l’antinucléaire en France ce n’est pas d’avoir été incapable de bloquer la nucléarisation mais de ne pas avoir développé dans la population la conscience des dangers inacceptables de l’énergie nucléaire qui aurait permis de la bloquer.

Quand on examine les raisons développées par les « antinucléaires » pour la critiquer on s’aperçoit qu’elles n’avaient rien de bien convaincant. Remplacer l’électricité nucléaire par du vent, du soleil, arguments majeurs de la stratégie antinucléaire, revenait à dire à des gens sensés que les solutions proposées pour arrêter le nucléaire n’étaient pas crédibles.
Lorsque, avec Tchernobyl le désastre nucléaire a enfin été pris en compte le résultat n’a pas été celui escompté « il faut arrêter le nucléaire » mais une sorte de fatalisme « il n’y a pas de solution, on n’a pas le choix » puisque la solution de l’électricité à partir des combustibles fossiles a été écartée, le charbon diabolisé et encore plus lorsque l’effet de serre a été mis sur le devant de la scène.

Il n’y a pas eu, de la part des écologistes patentés, une approche pragmatique applicable au cas français pour une sortie d’urgence. Comment produit-on donc majoritairement l’électricité en Allemagne et dans tous les autres pays du globe ?
Les publications écologistes évitent soigneusement d’utiliser les mots charbon et fioul, le gaz a meilleure presse mais ce n’est que depuis peu qu’il se développe en France. On trouve maintenant des tas de publications écologistes, antinucléaires (?) qui décrivent d’une façon précise toutes les conséquences d’un désastre possible et envisageable (voire, envisagé) et qui se terminent par un programme de solutions totalement irrationnelles comme de proposer des centrales à charbon qui ne produisent pas de gaz carbonique ! (Il n’est même pas fait état de la possibilité de le « séquestrer »).

Il y a quelques années, dans une interview sur France-Culture, le responsable nucléaire de Greenpeace-France, Jean-Luc Thierry, attribuait l’échec du mouvement antinucléaire français au fait qu’il n’avait pas produit du « rêve ». C’est évident que si le mouvement a totalement échoué c’est parce qu’il n’a produit que du rêve. Ce n’est pas qu’avec du rêve qu’on va convaincre les gens. En définitive il m’apparaît clairement que l’échec du mouvement antinucléaire est finalement le résultat de l’argumentation développée par les militants « antinucléaires ». Ils ont été plus efficaces que les nucléocrates pour convaincre la population que la sortie du nucléaire était impossible. Il faudra en tenir compte pour les responsabiliser s’il y a un désastre.

Roger Belbéoch, mai 2008,
extrait de La lettre d’information n°117
du Comité Stop Nogent.

[1] Philippe Simonnot, "Les nucléocrates", Ed. Presses universitaires de Grenoble, 1978.
[2] R. Belbéoch, "Un peu d’histoire ça ne fait pas de mal", La Gazette Nucléaire n°213/214, mai 2004.

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