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Fukushima ou la techno-dictature nucléaire

jeudi 7 juillet 2011, par Administrateur

Intervention de Nicole Roelens
Au Forum citoyen d’Ungersheim le 10 mai 2011

Après le désastre de Fukushima, une question cruciale se pose :
Comment le peuple japonais, premier peuple martyr de l’atome en 1945, habitué à être secoué par des séismes de grande magnitude et ayant intégré cette sismicité dans son quotidien en construisant des maisons en matériaux légers, comment ce peuple avisé a-t-il pu accepter de construire autant de centrales nucléaires ?
Après coup on s’aperçoit que la nucléarisation du Japon défie le sens commun. Elle obéit à une rationalité mégalomaniaque qui prétend maîtriser tous les risques. Le choix du nucléaire a échappé au bon sens commun parce qu’il a échappé au peuple. La décision d’implanter des centrales nucléaires sur des failles sismiques et dans des zones qui ont connu des tsunamis n’a pas été prise par le peuple, ni par les représentants du peuple mais par les agents d’un système que je qualifie de techno-dictature. La dictature technologique échappe totalement au contrôle démocratique. Le pouvoir d’imposer aux peuples des technologies dont ils ne veulent pas est détenu par une infime minorité qui utilise les élites politiques et scientifiques pour légitimer ses décisions.
Nous avons la même techno-dictature en France. La décision d’implanter ou de fermer des centrales nucléaires nous est confisquée. Il n’y a pas de vote à ce propos à l’assemblée nationale. Le parlement légifère sur le droit qu’ont les femmes de porter un voile sur la tête, il légiférera bientôt pour savoir si les collégiennes doivent porter un string ou une culotte « Petit bateau », mais sur les centrales nucléaires le parlement n’a rien à dire. La question ne lui est pas posée et il ne la pose pas.
Il est admis que le nucléaire fait partie du domaine régalien du chef de l’état.
Régalien étymologiquement signifie ce qui appartient au roi. Que signifie ce pouvoir régalien au sein d’une république ? Cela signifie que le chef de l’état dispose d’un pouvoir absolu la matière et que ses décisions sont prises en dehors du jeu normal des institutions républicaines. Le président a un pouvoir officiel, mais il n’est qu’une carte parmi d’autres dans le jeu d’un système de pouvoirs infra-politiques qui a ses propres règles, ses propres rituels.

Les partis politiques ne contestent plus ce hors jeu démocratique. Les associations antinucléaires l’ont entériné en adressant depuis des années des quantités incroyables de pétitions aux Présidents de la République successifs.
Les gens s’accoutument à ces pétitions perpétuelles quand ils viennent sur le stand de Stop Fessenheim, ils demandent « c’est où qui faut signer ? »
Ces millions de signatures cumulées pour interpeller le chef de l’état sur la dangerosité des centrales n’ont aucun effet car la techno-dictature est basée sur l’axiome selon lequel les citoyens ignorent ce qui est dangereux ou pas. Ceux qui sont sensés le savoir ce sont les experts du nucléaire (comme il y a aussi des experts pour nous dire si les OGM, les nanotechnologies, les ondes électromagnétiques, les gaz de schistes présentent des risques sanitaires ou environnementaux).
Ces experts ont un point commun, ils disent tous, après mûre réflexion, que le peuple se trompe : le nucléaire ce n’est pas dangereux, le peuple croit que c’est dangereux parce qu’il a la tête pleine de superstitions moyenâgeuses.
Peut-on soupçonner les experts du nucléaire, ceux de l’ASN, ceux de l’IRSN, ceux du CEA, de l’AIEA etc de vouloir que le nucléaire continue ? Vile pensée qui offense leur légendaire objectivité ! Mais imaginez seulement que le nucléaire s’arrête, ils deviendraient quoi ces spécialistes ? Et par qui seraient-ils payés ? Ils sont payés justement pour ne pas penser bêtement comme tout le monde qu’un accident nucléaire provoque des dommages sanitaires et environnementaux irréversibles. Sans leurs certificats de sécurité, la techno-dictature ne pourrait pas nous imposer ses centrales.
Ce qui est bizarre c’est que la parole des experts soit attendue comme un verdict incontestable et qu’elle réussisse à persuader le peuple que ce qui est dangereux ne l’est pas. Ainsi les japonais sont tombés des nues après Fukushima. Ils commencent juste à se réveiller.
Le sommeil populaire qui a précédé le désastre est le fruit du travail assidu de la cohorte des communicants qui sont payés pour hypnotiser le peuple. Ces cabinets de manipulation de l’opinion utilisent, allègrement si j’ose dire, la suffisance des universitaires pour convaincre le commun des mortels qu’il faut être un grand savant pour savoir si une vieille centrale comme Fessenheim ou Fukushima est dangereuse ou non.
Derrière toutes ces marionnettes de la techno-dictature il y a les noyaux durs du pouvoir technologique mais ils sont difficiles à situer et nous manquons de repère pour lutter contre ce système dictatorial. Peut-on en sortir par les élections ? Si après Sarkozy c’est Strauss-Kahn qui devient le chef de l’Etat, il nous dira lui aussi qu’il n’est pas sérieux de vouloir fermer les centrales nucléaires.
Pourtant non seulement c’est très sérieux, mais c’est urgent et c’est vital. Tout le monde le sait désormais. Fukushima a balayé dans l’opinion l’illusion de maîtrise technologique savamment distillée durant des décennies. C’est le début de la fin pour le nucléaire. Les japonais commencent à se révolter et croyez moi ce n’est pas fini. Ils s’aperçoivent que le prix à payer pour être gavé d’énergie c’est d’être spolié de l’essentiel c’est-à-dire du monde vivant. L’industrie nucléaire est une industrie de la mort.
Nous ici en Alsace et en France nous avons aussi un tâche urgente à accomplir c’est de trouver comment on peut détruire ce système d’emprise technologique sur les peuples. Se débarrasser du pouvoir personnel c’est finalement assez simple, on l’a vu avec le printemps arabe, mais comment se débarrasse-t-on du pouvoir impersonnel ?
Certainement pas en entrant dans le jeu politique habituel qui s’occupe du dérisoire pendant que nous sommes spoliés de l’essentiel, mais en allant questionner tout ce qui se passe en marge de la démocratie. Les hommes, je veux dire les mâles humains pensent beaucoup trop leur action à l’intérieur du système politique. Ils en questionnent peu l’arrière plan. J’appelle les femmes à le faire puisqu’elles sont déjà hors jeu du système politique comme les lobbies, mais à l’autre extrémité de l’échelle du pouvoir, au degré zéro.
Peu nous importe en l’occurrence que le féminin de « candidat » s’appelle « suppléante », peu nous importe que les hommes s’attribuent tous les hochets du pouvoir, puisque ces hochets ne changent rien au devenir de la planète. Il y a des limites tolérables à l’inconséquence des gouvernements. Ces limites ont été franchies à Fukushima. La seule réponse possible est une insurrection humaniste.
Je déclare cela aujourd’hui devant des élus du peuple à qui j’ai demandé dès 2006 de se positionner sur la fermeture de Fessenheim. Les signataires de l’appel n’ont pas eu jusqu’à présent d’influence sur les décisions. Leur liste a rejoint nos pétitions dans le panier du cabinet présidentiel. Suite à Fukushima, les signatures pour l’arrêt de Fessenheim deviennent de plus en plus nombreuses, mais il faut savoir que pendant que les élus de base se positionnent, le lobby nucléaire se concentre sur les appareils politiques nationaux et manœuvre pour éviter un rejet explicite du nucléaire durant la campagne présidentielle.
Ensemble les élus locaux et citoyens doivent changer de stratégie politique pour faire face à la réalité des pouvoirs, c’est à dire :
- empêcher que le silence ne retombe sur le danger nucléaire
- attaquer l’inconstitutionnalité des décisions régaliennes de prolongation des centrales.
- révéler le fonctionnement de la caste des experts
- dénoncer les collusions scientifiques qui couvrent la folie mégalomaniaque de l’entreprise nucléaire.
- mettre à jour le marché de la manipulation de l’opinion, le sponsoring politique, les ententes tacites et le système de corruption.
Pour notre avenir et en solidarité spirituelle avec les japonais, les biélorusses et toutes les autres victimes du nucléaire, nous devons mettre un coup d’arrêt à la techno-dictature du nucléaire ! C’est un programme difficile mais c’est le seul qui dans les circonstances actuelles soit encore réaliste.

Nicole Roelens, à Breitenbach, le 10 mai 2011

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